Partager l'article ! Le panache de la moustache: Le regard est vraiment quelque chose de fascinant. C'est fou comme il peut tout ...
Le regard est vraiment quelque chose de fascinant. C'est fou comme il peut tout changer, et comment le regard change en fonction des
personnes. C'est vrai que la première chose, c'est tout de même la vue, on voit avant de connaître, on regarde avec les yeux. Comment on se voit, qui nous voit, tout ça sont des choses qui
rendent fous, c'est le fruit pourri de notre société. Tout ça pour prouver que finalement, dans notre royaume des voyants, Stevie Wonder est roi.
Il paraît que c'est à partir du moment où on arrive à gérer ce truc du regard qu'on devient un peu plus adulte. C'est vrai, quand on est gamin, on
peut se promener complètement à poil, pleurer et mettre ses doigts dans son nez sans jamais se poser de question. Quand on grandit, c'est un peu plus délicat, à cause de tous ces trucs qui
poussent de partout, les poils, les seins, les cheveux.
Que celui qui n'a jamais eu honte de sa coupe de cheveux me jette le premier brushing. Quelle angoisse quand, en sortant de chez le coiffeur, on
affronte le regard des autres, et pire que ça: le sien, putain mais qu'est-ce qu'il m'a fait celui-là. Le premier psy, c'est quand même notre coiffeur. Parce que finalement, le problème c'est
qu'on se sent moche. Et y'a pas photo, quand on se sent moche: on est moche.
Depuis qu'elle est là, plantée au milieu de mon visage, tout a changé, à commencer par mon propre regard. Comme quoi, quand on dit
qu'il faut arriver à se regarder dans la glace le matin pour passer une journée pas trop pire, on n'est vraiment pas loin de la vérité vraie. Parfois, quand je la vois dans la glace, juste sous
le nez, je me dis que je ne la supporte pas, qu'elle est de travers, pas harmonieuse, pas belle horrible beurk. Généralement, je passe alors un début de journée difficile, la vache, elle me mène
la vie dure, cette moustache.
Du coup, quand ça commence comme ça, quand je n'arrive pas à bien la voir et l'accepter, les gens le voit aussi. Il n'y rien de pire que quelque chose qu'on a
du mal à assumer, c'est bien connu, demandez à ceux qui portent des chaussettes dans leurs tongs alors qu'ils ne sont pas hollandais. Non non, du coup, quand ça part comme ça, les gens me
regardent de travers, et je lis dans leurs yeux, "quelle horreur cette moustache". Alors je mets ma main devant le visage, et cours chez moi. Le rasoir à la main, je réfléchis bien, que faire que
faire... Décidément, y'a des fois, elle me fait vraiment passer pour une tâche, cette moustache.
Cela dit, on a toujours tendance à voir le verre à moitié vide, c'est typique. Devant ma glace, la mousse à raser dans la main droite et le rasoir dans
la douche, soudain c'est l'illumination. Comme si elle me parlait, comme si elle implorait mon pardon, mais non tu vas voir, tu vas t'y faire, tu vas t'y faire. Alors comme par magie, mon regard
change. Je me dis que finalement, elle est pas si mal, cette moustache, qu'il ne faut que je la juge trop vite. Laissons donc sa chance au produit, après tout. C'est vrai que je m'y attache
vite, à cette moustache.
Je repose donc mon rasoir, et redescends fièrement dans la rue. Le menton en l'air et la moustache au vent, je brave. Rien de mieux que l'inassumable
assumé. J'ai alors l'impression d'être Johnny Depp, du genre mate la confiance, ce gars porte une putain de moustache. Je me sens alors comme la dernière moustache sur terre (avec Jeannot, le
buraliste du village, mais c'est pas pareil), le nouveau gardien de la réserve à morve. Que c'est bon d'être un grand master flash, quand on a une moustache.