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La Terre tourne. Elle tourne même super vite, à environ 1700 km/h, soit dix fois plus vite qu'une bonne Ferrari en fin de quatrième. Et pourtant, on ne s'en rend
pas compte, tant on se retrouve emporté par la foule qui traîne et nous entraîne.
Le monde tourne vite, donc, et il s'agit pour ceux qui le peuplent de tourner en même temps. C'est comme ça, c'est ce que Paul Virilio appelle la course à la vitesse, que chacun mène afin de rattraper le temps perdu ou à perdre.
On a déjà souvent parlé ici des modes comme des cycles, symboles des roues de l'autocar de la modernité (je bosse mes métaphores, mine de rien). Et on en revient
là: être à la mode, c'est avancer en même temps que les autres, quitte à mettre un peu de côté ce qu'on pense soi-même, dans notre for intérieur.
Les exemples sont fréquents et touchent tous les domaines: il faut absolument glisser dans une conversation
rock qu'on adore les Pixies ou qu'on surkiffe Basquiat, surtout quand ce n'est pas le cas. Bref, il faut savoir se montrer snob, même quand on ne l'est pas, pour ne pas se faire sortir au
prochain arrêt (de l'autocar de la modernité, métaphore filée).
Soufflons un peu. Car oui, heureusement, il y a quelque chose de romantique à résister à tout ça. Il y a quelque chose de romantique dans le fait de refuser la
mode et donc le temps qui passe, "Ô temps! Suspends ton vol!" Il y a quelque chose d'infiniment romantique à ne pas cacher ses sentiments et ses envies derrière les falbalas du paraître. Bref: il
y a quelque chose de romantique dans le fait d'être beauf.
Hymne facultatif mais conseillé, clique si tu n'as pas peur:
Mal du siècle. Et pourtant, le beauf a une sale réputation, c'est comme ça que l'a voulu son inventeur, Cabu. Le beauf, c'est l'abréviation de
"beau-frère", l'intrus dans la famille, comprendre: celui qui fait tâche sur la photo de famille, et sur une photo tout court. Le beauf, à la base, c'est celui qui met les pieds dans le plat ou
sur la table basse du salon en hurlant devant Téléfoot.
Nature. Car oui, le beauf s'en fout du qu'en dira-t-on, c'est ce qui fait sa force, et quelque part: son romantisme. Le beauf rote et pète parce qu'il en
a envie, et tant pis pour vous si vous partagez le même ascenseur. Le beauf a refusé de monter dans l'autocar (faut suivre), préférant faire le chemin à pied, moustache au vent, parce que si
l'Homme a inventé les santiags, c'est pour marcher et pas pour prendre le bus.
Fuite du temps. Là où le monde entier a les doigts dans la prise pour rester branché jour et nuit, le beauf prend son temps. Il y a toujours
eu quelque chose de jouissif à sortir du système pour le regarder tourner un peu. C'est d'ailleurs la symbolique du tuning: regarder des moteurs de R12 ronfler et ronfler sans jamais avancer d'un
mètre. Et s'il porte un survêt' en coton pour aller faire les courses, c'est par pur refus de la contrainte du slim (et aussi parce que c'est confortable et que ça tient au chaud au
rayon-surgelés).
Liberté, révolte et lyrisme. Le beauf ne travestit jamais sa pensée, non, il ne fait pas partie de ces gens qui hochent la tête nerveusement quand on
parle de musique classique. Il se contente seulement de ponctuer la conversation de "ça m'emmerde", Herbert Léonard reste le meilleur, et pis c'est qui ce Mozart? Notre homme néo-romantique ne
se conforme pas, ou plus, et fait toujours valoir son droit à la parole et à la différence de point de vue.
Si le romantisme -en tant que courant littéraire- a fini la tête dans le sac, enterré par le pessimisme ambiant, la noirceur des usines de la modernité et une tripotée de guerres, l'homme sensuel et sensible ne doit pourtant pas baisser les bras. Reclus, replié sur ses convictions, le beauf reste toujours une alternative, comme un majeur tendu à la face du monde.