Blog 'N' Roll
L'Homme a longtemps été nomade. Avide d'aventures, ne broutant jamais
deux fois la même herbe, l'Homme n'a cessé de migrer et remigrer. Suivant son instinct et n'obéissant qu'à ses besoins animaux, l'Homme avait pour habitude de prendre sous le
bras sa couette en peau de mammouth, ses femmes et ses enfants avant d'aller s'établir dans une grotte un peu plus loin, là-bas.
Comme nous l'avons souvent dit, l'Homme a évolué et a su adapter le monde à ses envies. Inspiré par la Nature qui l'entourait, l'Homme a donc inventé le camping-car.
Un camping-car, c'est pas compliqué: des roues, des lits, une douche, un WC, un frigo, du mobilier en plastique, et quelques boules de pétanque. Et pourtant, c'est devenu l'outil indispensable
pour tout homme qui décide un jour de fonder une nouvelle civilisation.
Essai.
C'est mon vieux pote Francis qui m'en a donné l'idée, complètement bouleversé par son
dernier voyage en Inde. Ce n'était plus le même Francis. Son périple l'avait upgradé:
"Non mais attends, l'Inde, c'est un pays de fou. Tu marches pieds nus c'est génial. Les gens tu vois, ils fonctionnent pas comme nous, les gens. C'est hallucinant comment t'hallucines tellement
c'est différent. J'te jure. Bon, ils parlent pas tout à fait la même langue, mais j'te jure tu les comprends. Mal, mais tu les comprends un peu quand même. Au bout de trois fois où on
te sert du serpent alors que tu voulais un burger, j'te jure qu'tu fais des efforts! héhé.
Et pis tu vois, ce qui serait complètement énorme, ce serait de prendre le camping-car de Norbert, et d'aller se faire un bon vieux trip initiatique tu vois. On prend une glacière et de
l'anti-moustique, et on va se caler dans les montagnes. J'viendrai avec ma cousine Sandy, elle sait faire du feu avec un bout de bois, si si j'te jure."
Peu emballée par le projet de fonder une nouvelle civilisation dans les montagnes des Vosges avec Francis et moi, Sandy n'est finalement pas venue. Faut comprendre. Gédéon non plus
n'a pas voulu venir, à cause de la chaleur et du fait qu'il raterait le Drucker-best of du dimanche. Faut comprendre.
Qu'à cela ne tienne, on est parti tous les deux avec mon
Francis. Sur le long chemin de près de 1000 km qui nous séparait de notre nouvel Eden, Francis a essayé de m'initier à la spiritualité :
"Tu vois, quand tu médites, ben c'est excellent. Bon, ça fait un peu mal aux cuisses au début, mais tu t'y fais, j'te jure. Le truc, c'est qu'en fait, dans ta tête, y'a des fluctuations un vrai
bordel, et grâce à la méditation ben ça te calme. Un peu comme la sieste, sauf que tu restes éveillé, tu vois. C'est important que notre nouvelle civilisation, elle médite à mort, comme ça, y'a
plus de fluctuations ou de guerres, tu vois. Dans notre civilisation, y'aura pas la guerre, ça c'est sûr. Ben déjà on sera que deux au début, alors on aura qu'à éviter de trop s'engueuler.
héhé."
Francis parle beaucoup. Et il reste encore 900 bornes...
On s'est arrêté pour faire le plein de gasoil. Francis, qui avait soif, est allé nous chercher deux bouteilles d'Orangina et des Chipsters. Parce que malgré le choc spirituel
ressenti en Inde, Francis a gardé quelques réflexes:
"Tu vois, c'est complètement dingue. En Inde, y'a pas de Chipsters. Enfin si, tu peux en acheter à l'aéroport, mais bon. C'est vraiment un truc qui m'a manqué ça, les Chipsters. Et l'Orangina.
MMMmmm, j't'en parle même pas. Tu vois, quand tu es spiritualisé, ben tu tentes d'oublier les manques, les Chipsters, l'Orangina, le Kéno tout ça. Juré. Mais bon, faut bien dire que c'est pas
facile. Dans notre nouvelle civilisation, on mangera que des Chipsters, de l'Orangina, et on fera du Kéno, ok. Putain, ça va être trop bon. Trop trop bon."
Parfois, Francis me fatigue. Il était déjà comme ça avant de partir, et il ne s'est pas
arrangé à son retour. Il a toujours été un peu lourd, mais c'est aussi pour ça que je l'aimais, mon bon vieux Francis. Et pis on peut dire que quand un truc le passionne...
Il nous restait encore quatre ou cinq heures de trajet avant d'arriver dans les Vosges. Francis, plus exité que jamais, s'est alors mis tout nu:
"Tu vois, en Inde, moi je faisais comme ça. J'te jure. Hop, je me mets tout nu. C'est cool, non? C'est provocant alors que c'est juste de la nudité. Tu vois, ça, c'est un paradoxe. Un truc qui
est normal que c'est pas normal en fait, tu me suis? Je peux te prendre un peu d'Evian? J'aimerais bien me doucher. Oui parce que maintenant, comme je ne fais qu'un avec la Nature, je peux me
doucher où je veux, et ça c'est bon. Dans notre civilisation, on se douchera où on voudra. Avec de l'Orangina même. héhé"
Arrivés au relais des Vosges, j'ai pris sur moi-même de semer Francis aux toilettes. Pendant qu'il était en train d'expliquer à un touriste hollandais pourquoi le
papier-toilette est une injure aux feuilles de chênes, j'ai senti monter en moi une envie de l'abandonner là. C'est ce que j'ai fait.
Je suis remonté dans le camping-car, et, prenant conscience que fonder une nouvelle civilisation tout seul n'avait que peu de chance d'aboutir, j'ai décidé de passer quelques jours en
thalassothérapie, dans une petite station vosgienne. Parce qu'en fait, c'est super la thalasso, on se baigne dans la boue, et après on se sent bien, et on se lave les dents avec de l'algue, parce
que c'est sain. J'te jure.